On associe la créatine aux Schwarzenegger et aux pumpers. La littérature
scientifique, elle, a ces dix dernières années travaillé sur une autre
question : est-ce que la créatine améliore la mémoire chez les gens en bonne
santé ? La réponse globale est « un peu ». La réponse par âge est beaucoup plus
intéressante.
Ce que la méta-analyse a réellement poolé
Le travail de Prokopidis et ses collègues, dans Nutrition Reviews en 2023, a
cherché dans PubMed, Web of Science, Cochrane Library et Scopus jusqu’à
septembre 2021. Sur 23 essais randomisés identifiés, 10 répondaient aux
critères d’inclusion et 8 entraient dans la méta-analyse.
Le résultat d’ensemble : différence standardisée de 0,29 (IC 95 %
0,04-0,53), P=0,02. En langage de méta-analyse, c’est un effet petit mais réel,
au bord de l’intervalle de confiance. Et l’hétérogénéité est de I²=66 % —
un chiffre qui signifie que les essais ne racontent pas tous la même chose.
Le sous-groupe qui change tout
Les auteurs ont ensuite coupé par âge, et c’est là que l’article devient
intéressant plutôt que décoratif :
| Sous-graphe |
Différence standardisée |
IC 95 % |
I² |
P |
| 66-76 ans |
0,88 |
0,22-1,55 |
83 % |
0,009 |
| 11-31 ans |
0,03 |
-0,14 à 0,20 |
0 % |
0,72 |
Chez les adultes de 66 à 76 ans, l’effet est presque trois fois supérieur à
l’effet global. Chez les 11-31 ans, il n’y a rien du tout — l’intervalle
traverse zéro et le P vaut 0,72.
Autrement dit : l’effet moyen de 0,29 est un artefact de mélange. Il n’est pas
décrit par une population générale, il est produit par un sous-groupe de
personnes âgées contre un groupe de jeunes où il n’y a rien. Le sous-groupe des
personnes âgées a en outre une hétérogénéité de 83 %, c’est-à-dire que dans
cette population-là, les essais sont en désaccord entre eux.
Pourquoi cette différence a du sens
Le mécanisme fait partie des connaissances de base de la discipline, et il est
dans le texte même de l’article : le cerveau est très exigeant sur le plan
énergétique et la créatine y joue un rôle dans la bioénergétique.
L’hypothèse la plus économique est que la différence observée ne soit pas un
effet de la créatine sur la mémoire, mais une différence de départ dans les
réserves entre les deux populations. L’hypothèse la plus forte est que
l’enrichissement modifie l’état énergétique du cerveau dans un contexte déjà
carent. Les deux restent non démontrées par ce travail, qui ne mesure aucun
marqueur métabolique.
Ce que ces données ne montrent pas
Elles ne montrent pas que la créatine améliore la mémoire de tout le monde.
L’analyse par âge est une analyse post hoc sur dix essais : c’est une piste,
pas une démonstration. Pour l’établir, il faudrait des essais pré-spécifiés
par tranche d’âge, et ils n’existent pas dans ce corpus.
Elles ne montrent pas d’effet chez les jeunes adultes. Le résultat du
sous-graphe 11-31 ans est une non-détection avec un intervalle étroit (I²=0 %),
ce qui est la forme la plus fiable d’une absence d’effet dans ce type de
design — mais une absence d’effet dans huit essais n’est pas une preuve
d’inexistence.
Elles ne disent rien de la posologie ni de la sécurité à long terme. Les
auteurs notent que les quantités et les durées n’ont pas influencé le résultat,
ce qui signifie simplement que les essais étaient trop hétérogènes pour le
montrer, pas que la posologie est indifférente.
Et surtout, elles ne disent rien de la performance sportive. C’est un
essai sur la mémoire d’adultes en bonne santé. Les essais de force et de
résistance sont une autre littérature, avec d’autres populations et d’autres
critères de jugement.