Il existe une catégorie de compléments dont l’argumentaire ne parle que d’organes et jamais de personnes : soutien hépatique, détoxification, protection du foie. Le raisonnement est compréhensible — le foie détoxifie, donc lui donner de quoi l’aider semble raisonnable. Le problème commence quand on regarde ce que l’étiquette dit et ce que la littérature a réellement compté.
Ce que l’étiquette ne dit pas
Un stylo « foie » affiche une liste d’ingrédients : silymarine, N-acétylcystéine, glutathion, acide alpha-lipoïque, berbérine, et d’autres. Chaque ingrédient a son propre dossier, et ces dossiers ne vont pas tous dans la même direction. Certains reposent sur des essais menés dans des contextes qui ne se transposent pas, d’autres sur des revues systématiques qui lisent à rebours de ce que suppose l’étiquette, d’autres encore sur des mesures de laboratoire seulement. Ce que je n’ai trouvé sur aucune étiquette, c’est une évaluation du produit fini chez l’être humain, sur le foie qu’il prétend soutenir.
Cette distinction — ingrédient, contexte, produit fini — est le cœur du problème, et elle vaut pour toute la catégorie. Un essai de silymarine n’est pas un essai de votre stylo, et un essai de N-acétylcystéine comme antidote dans un cadre d’intoxication n’est pas un essai de protection hépatique chez une personne en bonne santé.
Le chiffre que la littérature a compté
C’est le nombre que je trouve le plus utile, parce qu’il est grand et qu’il vient d’une méthode explicitée. Une revue systématique avec méta-analyse, publiée en 2021, a passé au crible 5 918 références, en a retenu 446, et a rassemblé 936 cas rapportés d’atteinte hépatique liée à des plantes ou à des compléments. Soixante-dix-neuf types de produits différents y figurent. L’attribution de causalité n’a pas été faite au jugé : les auteurs ont utilisé un système validé, celui de Maria et Victorino.
Les compléments les plus fréquemment incriminés sont l’extrait de thé vert, He-Shou-Wu, Herbalife, le kava, la chélidoine, le germandrier, l’hydroxycut, le scutellaire, le kratom, le Garcinia cambogia, la ma huang, le chaparral, le senné et l’aloe vera. Autrement dit : pas seulement des produits exotiques, mais aussi des plantes que l’on compte souvent comme bénignes.
Voici la partie que personne ne colle sur une étiquette. 82,8 % de ces patients récupéraient complètement. Mais 6,6 % ont nécessité une greffe de foie, 1,5 % ont développé une maladie hépatique chronique et 10,4 % sont décédés. Le pronostic de l’ensemble est bon une fois le produit retiré — c’est bien la conclusion des auteurs — mais « bon dans la majorité des cas » et « sans gravité » ne sont pas la même phrase, et seule la première est vraie.
Le thé vert mérite un paragraphe à part, parce que c’est le cas où la science a réellement agi. Un groupe d’experts de la Pharmacopée américaine a publié en 2020 une revue systématique complète de l’hépatotoxicité des extraits de thé vert. Leur conclusion est nuancée : ces extraits peuvent contenir des résidus de solvants, de pesticides, d’alcaloïdes pyrrolizidiniques et des impuretés élémentaires, mais la revue n’a trouvé aucune preuve de leur implication dans les lésions observées.
Ce qu’elle trouve, en revanche, est solide. Les données animales et humaines indiquent que l’administration orale répétée de doses concentrées d’extrait, prises à jeun, augmente sensiblement la biodisponibilité des catéchines et notamment de l’EGCG, possiblement par saturation de la première élimination. Et les rapports d’événements indésirables associent l’hépatotoxicité à des apports d’EGCG allant de cent quarante milligrammes à environ un gramme par jour, avec une variabilité marquée d’une personne à l’autre, possiblement d’origine génétique.
Résultat : la Pharmacopée a inscrit dans la monographie de l’extrait de thé vert décaféiné en poudre un avertissement obligatoire. Ne pas prendre à jeun. Prendre avec de la nourriture. Ne pas utiliser en cas de problème hépatique, et arrêter en cas de douleur abdominale, d’urine foncée ou de jaunisse. Une société savante qui écrit noir sur blanc ce qu’il ne faut pas faire, sur la base de cas réels, c’est exactement le contraire d’une étiquette de complément alimentaire.
Ce que le commerce de la perte de poids ajoute
Une revue systématique de 2021 consacrée à l’Amérique latine a cherché les cas d’atteinte hépatique publiés entre 1976 et 2020 : dix-sept articles, vingt-trois cas. Les produits les plus incriminés sont le centella asiatica, le Carthamus tinctorius et Herbalife. Et la raison principale de consommation était, très souvent, la perte de poids.
Le profil décrit est celui de femmes jeunes, avec une atteinte de type hépatocellulaire, une proportion élevée d’insuffisance hépatique aiguë et de mortalité, et beaucoup plus de ré-expositions involontaires que dans d’autres séries. Le signal est cohérent avec la revue mondiale et il pointe dans une direction que les vendeurs de ce type de produits ne regarde pas de près : parmi les produits consommés dans l’intention de maigrir, certains figurent en haut de la liste des responsables de lésions hépatiques documentées.
Quatre phrases. D’abord : aucune étiquette de soutien hépatique n’est accompagnée d’un essai du produit qui est vendu. Ensuite : ce qui existe, ce sont des essais d’ingrédients, menés dans des contextes qui se transposent rarement à l’usage réel. Puis : le produit le mieux étudié dans ce domaine, l’extrait de thé vert, fait déjà l’objet d’un avertissement de monographie fondé sur des cas documentés. Enfin : les produits à base de plusieurs plantes, vendus pour faire maigrir, sont parmi ceux qui ont généré le plus de cas publiés de lésions hépatiques dans les régions où ils ont été étudiés.
Du coup, quand je compare deux étiquettes, je ne commence plus par les ingrédients. Je commence par ceci : dans quel contexte l’étude a-t-elle été faite, sur quelle population, et avec quel produit au juste. C’est le critère que j’ai suivi pour cet article, et c’est celui qui s’applique à la lecture de n’importe quelle étiquette de complément. La comparaison ingrédient par ingrédient entre les étiquettes et les essais se trouve dans une page de référence de distributor : styos de soutien hépatique, lire l’étiquette en face de la littérature, silymarine, N-acétylcystéine, glutathion, acide alpha-lipoïque, berbérine, un par un, avec ce que l’essai correspondant dit et ce qu’il ne dit pas. La page se termine par une section sur ce que les données ne montrent pas, et c’est celle qu’il faut lire en premier.