Chaque année, à la mi-octobre, le même rayon. Je m’en occupe depuis le 28 septembre, et la date a une conséquence utile : le pilulier de multivitamines est vide chez moi, et c’est très probablement la bonne décision.
Je ne dis pas cela pour faire le difficile. Je le dis parce que trois synthèses publiées récemment donnent une image beaucoup moins lissée que celle de la vitrine, et que l’écart entre les deux est instructif.
La vitamine B12, comptée correctement
En mars 2021, une équipe de Zurich a passé en revue la vitamine B12 sur trois axes : la fonction cognitive, les symptômes dépressifs et la fatigue dite idiopathique. Seize essais randomisés, 6.276 participants, cinq bases de données, avec une méta-régression qui cherchait à savoir si un prédicteur expliquait les résultats. Le critère d’inclusion était volontairement étroit : pas de trouble neurologique avancé et pas de carence manifeste en B12.
Résultat : aucun effet sur aucun sous-domaine de la fonction cognitive, ni pour la B12 seule ni pour le complexe B. Aucune association significative entre l’effet du traitement et les prédicteurs testés. Aucun effet global sur les mesures de dépression. Et sur la fatigue, le résultat est plus intéressant encore : un seul essai rapportait ce critère, si bien qu’aucune analyse n’a pu être faite.
Lisez cette dernière phrase deux fois. Sur seize essais randomisés et 6.276 personnes, la fatigue n’a été mesurée comme critère qu’une seule fois. Ce n’est pas le résultat « les vitamines ne marchent pas », c’est le résultat « on n’a pas mesuré ce qui vous amène ici ».
Quand la fatigue est une maladie, les données sont plus dures
Sept mois plus tard, l’équipe de Groningue a publié une méta-analyse sur le syndrome de fatigue chronique et la fibromyalgie. Le cadrage était plus exigeant : ces patients utilisent massivement des compléments, et la question est de savoir si un déficit vitaminique explique quelque chose. Cinq essais randomisés et quarante études observationnelles, dont vingt-sept dans les analyses quantitatives.
Une seule différence s’est maintenue à l’échelle statistique : la vitamine E circule plus bas chez les patients que chez les témoins, avec une différence standardisée de moins 1,57, intervalle de confiance du 95 pour cent entre moins 3,09 et moins 0,05, p égale 0,042.
Trois détails réduisent beaucoup la portée de cette ligne. En restreignant les analyses aux études de bonne qualité, la différence disparaissait. La qualité des études était faible et l’hétérogénéité substantielle dans la plupart. Et aucun vitamine ni minéral n’a été relié de façon répétée ou cohérente aux paramètres cliniques.
La conclusion écrite par les auteurs tient en une phrase : les essais randomisés de compléments de ces vitamines et minéraux n’ont pas entraîné d’amélioration clinique.
Le seul résultat positif, et sa lecture
En janvier 2012, à Ilsan, un essai sur cent quarante et un volontaires sains de vingt à quarante-neuf ans, tous employés de bureau. Le groupe expérimental recevait dix grammes de vitamine C par voie intraveineuse, le groupe placebo du sérum physiologique. La fatigue, le stress oxydatif et la vitamine plasmatique se mesuraient avant l’intervention, deux heures après et un jour après.
Le résultat est réel, et il est souvent mal lu : p égale 0,004 à deux heures, avec une baisse des scores de fatigue dans le groupe vitamine C, et un niveau qui restait plus bas un jour plus tard. Deux autres chiffres vont dans le même sens, la vitamine plasmatique plus élevée et le stress oxydatif plus bas, avec p inférieur à 0,001 dans les deux cas. Le texte signale aussi qu’aucun événement indésirable ne différait significativement entre les deux groupes.
Puis vient le détail que je considère le plus utile de tout l’article. Quand on a séparé les participants selon leur niveau initial, la réduction de la fatigue s’est maintenue dans le sous-groupe dont la vitamine C initiale était basse, avec p égale 0,004, et elle ne s’est pas observée dans le sous-groupe dont le niveau initial était élevé, où p était de 0,206. La conclusion écrite des auteurs parle d’une vitamine C intraveineuse à forte concentration, tenue pour sûre et efficace.
Le détail que presque personne ne cite
Deux éléments du même essai méritent qu’on s’y arrête. Le premier, c’est l’innocuité : l’absence de différence significative sur les événements indésirables chez cent quarante et une personnes saines, ce qui est rassurant pour une seule journée et ne dit rien du long terme. Le second, c’est l’enregistrement : l’essai porte le numéro NCT00633581 sur ClinicalTrials.gov. C’est un détail mineur et pourtant décisif, parce qu’une synthèse ou un essai que l’on peut retrouver par son numéro avant même de le lire inspire une confiance totalement différente de celle d’une page de laboratoire.
Ce que je demanderais comme preuve
Je ne suis pas contre les vitamines, je suis contre les promesses sans mesure derrière. Pour changer d’avis sur la fatigue d’automne, il me faudrait un essai qui réunit trois choses à la fois : une population ordinaire, un critère mesuré par un appareil et pas par un questionnaire, et une durée assez longue pour dépasser l’effet d’une bonne nuit. Aucun des trois papiers que j’ai lus aujourd’hui ne réunit les trois conditions.
Ce qui compte vraiment ici
La voie d’administration compte davantage que le produit. Dix grammes de vitamine C par voie orale ne sont pas dix grammes par voie intraveineuse : la voie intraveineuse court-circuite la barrière intestinale et place la concentration bien au-dessus de ce qu’une alimentation ou une gélule permettent d’atteindre. L’étude qui fonctionne ne démontre donc pas que la vitamine C orale serve ; elle démontre qu’une concentration élevée et temporaire s’accompagne d’une moindre fatigue ce jour-là.
Et la phrase sur la vitamine C initiale élevée, avec son p de 0,206, est celle qui retourne la publicité. Le résultat n’est pas « la vitamine C supprime la fatigue ». C’est « la vitamine C a supprimé la fatigue dans un sous-groupe précis, et pas dans l’autre ». Quand une étiquette efface ce détail, elle ne résume pas : elle change l’étude.
Ce que je fais en octobre
Rien de nouveau. Je dors mes heures, je sors à la même heure parce que la lumière est le seul régulateur qui ne dépend pas de moi, et je n’achète pas de multivitamines parce qu’aucune des trois synthèses que j’ai lues ne m’en donne une raison. Si on me présentait demain un chiffre à l’appui, une étude portant sur la fatigue avec une carence documentée dans cette population, ce serait une autre histoire et je l’écrirais.
Il reste une dernière chose qu’on ne peut pas esquiver. Le commerce en ligne de la fatigue saisonnière entre en octobre dans sa haute saison, exactement quand commence la nôtre. Quand je lis une étiquette qui promet de l’énergie, je me rappelle trois phrases : seize essais randomisés et une seule mesure de la fatigue ; un p de 0,206 dans le groupe qui n’a pas amélioré ; et une voie d’administration qui ne se vend dans aucune officine.