Des fiches courtes pour la salle.

Nutrition25 octobre 2026 · 6 min

Resvératrol : ce que montrent vraiment les cohortes et les essais

783 personnes de 65 ans et plus, neuf ans de suivi, et rien : la concentration de métabolites urinaires n'était ni associée aux marqueurs inflammatoires, ni aux maladies cardiovasculaires, ni à la mortalité. Un essai croisé de 2026 chez 90 femmes ménopausées trouve l'inverse de ce que la bouteille promet — le LDL cholestérol monte, sa qualité d'oxydation s'améliore.

Une grappe de raisins violets dans un bol en céramique sur une table en bois patiné, à côté d'un linge de lin gris plié et d'un verre à vin vide

Le resvératrol a une histoire pharmacologique plus longue que son dossier humain. Ce que les humains ont mesuré ne ressemble pas à ce qu'on raconte.

À retenirLa seule étude de cohortes qui a dosé le resvératrol dans les urines de personnes réelles — 783 adultes de 65 ans ou plus, neuf ans de suivi, 268 décès — n'a trouvé aucune association avec la mortalité, les marqueurs inflammatoires, les maladies cardiovasculaires ou le cancer. L'essai croisé de 2026 montre que le composé ne fait pas qu'un seul chiffre : il dégrade le LDL tout en améliorant sa qualité oxydative.

Le resvératrol est l’un de ces composés dont l’histoire pharmacologique est meilleure que son dossier humain. Dans les modèles animaux, l’histoire est meilleure : il réduit les espèces réactives de l’oxygène et atténue les lésions athéromateuses. Chez l’humain, ce que l’on a mesuré est beaucoup plus plat. Encore faut-il mesurer correctement.

Ce que la seule étude qui mesure le composé dit vraiment

Le travail de référence est une étude de cohorte prospective publiée dans JAMA Internal Medicine en 2014 : l’Invecchiare in Chianti, dite « Aging in the Chianti Region », menée de 1998 à 2009 dans deux villages du Chianti sur un échantillon populationnel de 783 hommes et femmes de 65 ans ou plus. Le point méthodologique décisif est là : les métabolites du resvératrol ont été mesurés dans les urines de 24 heures, donc l’exposition réelle, celle de l’alimentation et non celle d’une pilule.

Sur neuf ans de suivi, 268 personnes sont mortes (34,3 pour cent). La proportion de décès toutes causes, du quartile le plus bas au quartile le plus élevé de métabolites urinaires, était de 34,4, 31,6, 33,5 et 37,4 pour cent (p = 0,67). Le rapport de risque de mortalité du quartile le plus bas, comparé au quartile le plus élevé, était de 0,80 (IC 95 % 0,54-1,17).

Les marqueurs secondaires n’ont rien donné non plus : pas d’association significative avec la CRP sérique, l’IL-6, l’IL-1 bêta, le TNF, ni avec les maladies cardiovasculaires incidentes ou prévalentes, ni avec le cancer.

Les auteurs formulent la conclusion en deux temps : chez les adultes communautaires âgés, la concentration de métabolites urinaires du resvératrol n’était pas associée aux marqueurs inflammatoires, aux maladies cardiovasculaires ou au cancer, et n’était pas prédictive de la mortalité toutes causes. Les niveaux atteints avec un régime occidental n’ont pas eu d’influence substantielle sur l’état de santé et le risque de mortalité de la population étudiée.

Pourquoi l’animal et l’humain divergent

La réponse la plus complète à cette question se trouve dans une revue de 2022 dans Antioxidants, qui fait le pont entre les deux moitiés du dossier et le dit sans détour.

Dans des modèles murins génétiquement modifiés d’athérosclérose, la surexpression des enzymes génératrices d’espèces réactives de l’oxygène semble associée à une athérosclérose accélérée ; à l’inverse, la surexpression des systèmes épurateurs réduit ou stabilise les lésions selon le fond génétique du modèle. Chez l’humain, des niveaux circulants plus élevés de biomarqueurs dérivés de l’oxydation des lipides — 8-epi-prostaglandine F2 alpha, malondialdéhyde — et des protéines se retrouvent dans les situations de risque cardiovasculaire élevé ou de maladie athérotrombotique avérée, et certains de ces biomarqueurs sont des prédicteurs indépendants dans de grandes cohortes observationnelles.

Puis le virage, et c’est la phrase centrale de cet article : dans les modèles animaux, une supplémentation en mélatonine, resvératrol, vitamine E, stévioside, acacétine et acides gras polyinsaturés a réduit les espèces réactives de l’oxygène et atténué les lésions athéromateuses. Cependant, chez l’humain, les essais randomisés de grande ampleur contrôlés contre placebo et les études prospectives n’ont montré aucun effet athérotecteur de la supplémentation en antioxydants dans les différents contextes cardiovasculaires.

La même revue note la seule chose qui fonctionne, et c’est capital : la consommation chronique d régimes connus comme riches en composés antioxydants — le régime méditerranéen, le régime riche en poisson — a montré une réduction des maladies athérotrombotiques sur des décennies.

L’essai le plus récent ne confirme pas le résumé du flacon

En 2026, un essai randomisé, contrôlé contre placebo et à crossover publié dans European Journal of Nutrition ha mis 90 femmes ménopausées légèrement hypercholestérolémiques et sans traitement sous un mélange quotidien de polyphénols (ellagitannins et acide ellagique, resvératrol et isoflavones) — huit semaines — puis quatre semaines de lavage et huit semaines de placebo.

Le résultat est contre-intuitif et mérite d’être lu en entier. Le cholestérol total a augmenté de 7 pour cent, le LDL-cholestérol de 9,5 pour cent et les triglycérides de 16 pour cent (p < 0,001) chez environ 80 pour cent des participantes qui ont terminé l’essai (78 sur 90), avec des augmentations liées à l’âge. L’ApoB a une réduction limite (p = 0,056).

Et pourtant : le LDL oxydé a diminué (p < 0,001), et les rapports qui indiquent la qualité des particules de LDL et la charge oxydative — LDLc/ApoB, oxLDL/LDLc, oxLDL/ApoB — se sont améliorés (p < 0,001) malgré des concentrations lipidiques circulantes plus élevées. L’activité de myéloperoxydase a montré des baisses marginales dans la cohorte complète (p = 0,08).

Le résveratrol n’a pas fait bouger un seul chiffre. Il a changé la nature de ce que le cholestérol fait. Ce sont deux résultats différents, et un résumé de bouteille n’a de la place pour aucun des deux.

Le même article ajoute une couche que personne ne cite: l’ampleur de la réduction du LDL oxydé dépendait du métabotype du microbiote intestinal. Elle était la plus forte chez les productrices d’équol (65 pour cent, p < 0,001) et dans le groupe associant producteurs d’urolithine A, d’équol et de lunularine (60 pour cent, p < 0,001). Autrement dit, deux femmes qui prennent le même mélange peuvent recevoir deux réponses différentes, et le protocole qui rapporte « le resvératrol fonctionne » ne rapporte pas cela.

Comment lire la prochaine étiquette

Trois questions, dans cet ordre. Le composé a-t-il été dosé chez les humains dans l’étude, ou mesure-t-on autre chose et on attribue le résultat au composé — c’est la différence entre l’étude de Chianti et toutes les autres. Le comparateur est-il un placebo au même goût et à la même texture ou un autre actif, parce que « contre multivitamines » n’est pas un placebo. Et le chiffre rapporté est-il celui du population générale ou celui d’un sous-groupe défini après coup par l’analyse.

Sur ce dernier point, la mise en regard la plus utile est celle qui sépare le rat de l’humain ligne par ligne. Le resvératrol que la boutique vend existe aussi seul, dans un stylo, et la page qui fait le même tri pour les stylos pré-mélangés qui en contiennent est la plus honnête du rayon : stylo endurance et glutamb, ce qu’annonce l’étiquette et ce que la littérature humaine confirme. Un composant a un bon essai, l’autre quatre négatifs : c’est le genre de tableau qu’un rat seul ne produit jamais.

Ce que ces données ne montrent pas

Elles ne montrent pas que le resvératrol est inutile : l’essai de Chianti mesure l’apport alimentaire, pas une supplémentation, et 783 personnes de plus de 65 ans dans le Chianti ne représentent pas tout le monde. Elles ne montrent pas que l’effet sur l’oxydation est un bénéfice clinique : le LDL oxydé est un marqueur de substitution, et l’essai de 2026 n’a pas mesuré d’événements cardiaques. Elles ne montrent rien sur le vin, puisque personne ne mesure le resvératrol d’un verre de rouge comme on mesure un comprimé. Et l’avertissement de 2006 puis 2022 reste entier : les données animales sont spectaculaires et les essais humains de grande ampleur sont restés à zéro.

D'où viennent les chiffres

  1. JAMA Intern Med 2014 — Resveratrol levels and all-cause mortality in older community-dwelling adults (PMID 24819981, étude de cohorte prospective Invecchiare in Chianti, 1998-2009, deux villages du Chianti, échantillon populationnel de 783 hommes et femmes de 65 ans ou plus, métabolites du resvératrol mesurés sur urines de 24 heures; suivi de neuf ans, 268 décès (34,3 pour cent); proportion de décès toutes causes du quartile le plus bas au plus élevé 34,4, 31,6, 33,5 et 37,4 pour cent (p=0,67); rapport de risque de mortalité du quartile le plus bas 0,80 (IC 95 pour cent 0,54-1,17) par rapport au quartile le plus élevé; aucune association significative avec la CRP, l'IL-6, l'IL-1 bêta, le TNF, les maladies cardiovasculaires incidentes ou prévalentes ni le cancer)
  2. Antioxidants 2022 — Role of Oxidative Stress in the Pathogenesis of Atherothrombotic Diseases (PMID 35883899, revue sur le stress oxydatif; dans des modèles murins d'athérosclérose la surexpression des enzymes génératrices d'espèces réactives de l'oxygène est associée à une athérosclérose accélérée, alors que la surexpression des épurateurs la réduit; chez l'humain, des niveaux plus élevés de biomarqueurs de l'oxydation des lipides et des protéines s'observent dans les situations de risque cardiovasculaire élevé; dans les modèles animaux, une supplémentation en mélatonine, resvératrol, vitamine E, stévioside, acacétine et acides gras polyinsaturés a réduit les espèces réactives et atténué les lésions; cependant chez l'humain, les essais randomisés, contrôlés contre placebo, de grande ampleur et les études prospectives n'ont montré aucun effet athérotecteur de la supplémentation en antioxydants dans différents contextes cardiovasculaires)
  3. Eur J Nutr 2026 — Polyphenols increase circulating lipids but improve LDL particle quality and reduce LDL oxidation in postmenopausal women: metabotype- and age-dependent effects in a randomised, placebo-controlled crossover trial (PMID 42371155, essai PolyPAUSE, 90 femmes ménopausées légèrement hypercholestérolémiques et sans traitement, mélange quotidien de polyphénols (ellagitannins et acide ellagique, resvératrol et isoflavones) pendant huit semaines, puis quatre semaines de lavage et huit semaines de placebo; le cholestérol total a augmenté de 7 pour cent, le LDL-cholestérol de 9,5 pour cent et les triglycérides de 16 pour cent (p<0,001) chez environ 80 pour cent des participantes qui ont terminé l'essai (n=78), avec des augmentations liées à l'âge; l'ApoB a une réduction limite (p=0,056) et le LDL oxydé a diminué (p<0,001); les rapports LDLc/ApoB, oxLDL/LDLc et oxLDL/ApoB se sont améliorés (p<0,001) malgré des concentrations lipidiques circulantes plus élevées; la réduction du LDL oxydé était la plus forte chez les productrices d'équol (65 pour cent, p<0,001) et dans le groupe UMA+EP+LNP (60 pour cent, p<0,001))

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