Le resvératrol est l’un de ces composés dont l’histoire
pharmacologique est meilleure que son dossier humain. Dans les modèles
animaux, l’histoire est meilleure : il réduit les espèces réactives de l’oxygène
et atténue les lésions athéromateuses. Chez l’humain, ce que l’on a mesuré est
beaucoup plus plat. Encore faut-il mesurer correctement.
Ce que la seule étude qui mesure le composé dit vraiment
Le travail de référence est une étude de cohorte prospective publiée dans JAMA
Internal Medicine en 2014 : l’Invecchiare in Chianti, dite « Aging in the
Chianti Region », menée de 1998 à 2009 dans deux villages du Chianti sur un
échantillon populationnel de 783 hommes et femmes de 65 ans ou plus. Le
point méthodologique décisif est là : les métabolites du resvératrol ont été
mesurés dans les urines de 24 heures, donc l’exposition réelle, celle de
l’alimentation et non celle d’une pilule.
Sur neuf ans de suivi, 268 personnes sont mortes (34,3 pour cent). La
proportion de décès toutes causes, du quartile le plus bas au quartile le plus
élevé de métabolites urinaires, était de 34,4, 31,6, 33,5 et 37,4 pour
cent (p = 0,67). Le rapport de risque de mortalité du quartile le plus bas,
comparé au quartile le plus élevé, était de 0,80 (IC 95 % 0,54-1,17).
Les marqueurs secondaires n’ont rien donné non plus : pas d’association
significative avec la CRP sérique, l’IL-6, l’IL-1 bêta, le TNF, ni avec les
maladies cardiovasculaires incidentes ou prévalentes, ni avec le cancer.
Les auteurs formulent la conclusion en deux temps : chez les adultes
communautaires âgés, la concentration de métabolites urinaires du resvératrol
n’était pas associée aux marqueurs inflammatoires, aux maladies
cardiovasculaires ou au cancer, et n’était pas prédictive de la mortalité
toutes causes. Les niveaux atteints avec un régime occidental n’ont pas eu
d’influence substantielle sur l’état de santé et le risque de mortalité de la
population étudiée.
Pourquoi l’animal et l’humain divergent
La réponse la plus complète à cette question se trouve dans une revue de 2022
dans Antioxidants, qui fait le pont entre les deux moitiés du dossier et le
dit sans détour.
Dans des modèles murins génétiquement modifiés d’athérosclérose, la
surexpression des enzymes génératrices d’espèces réactives de l’oxygène semble
associée à une athérosclérose accélérée ; à l’inverse, la surexpression des
systèmes épurateurs réduit ou stabilise les lésions selon le fond génétique du
modèle. Chez l’humain, des niveaux circulants plus élevés de biomarqueurs
dérivés de l’oxydation des lipides — 8-epi-prostaglandine F2 alpha,
malondialdéhyde — et des protéines se retrouvent dans les situations de risque
cardiovasculaire élevé ou de maladie athérotrombotique avérée, et certains de
ces biomarqueurs sont des prédicteurs indépendants dans de grandes cohortes
observationnelles.
Puis le virage, et c’est la phrase centrale de cet article : dans les modèles
animaux, une supplémentation en mélatonine, resvératrol, vitamine E,
stévioside, acacétine et acides gras polyinsaturés a réduit les espèces
réactives de l’oxygène et atténué les lésions athéromateuses.
Cependant, chez l’humain, les essais randomisés de grande ampleur contrôlés
contre placebo et les études prospectives n’ont montré aucun effet
athérotecteur de la supplémentation en antioxydants dans les différents
contextes cardiovasculaires.
La même revue note la seule chose qui fonctionne, et c’est capital : la
consommation chronique d régimes connus comme riches en composés antioxydants — le régime
méditerranéen, le régime riche en poisson — a montré une réduction des maladies
athérotrombotiques sur des décennies.
L’essai le plus récent ne confirme pas le résumé du flacon
En 2026, un essai randomisé, contrôlé contre placebo et à crossover publié dans
European Journal of Nutrition ha mis 90 femmes ménopausées légèrement
hypercholestérolémiques et sans traitement sous un mélange quotidien de
polyphénols (ellagitannins et acide ellagique, resvératrol et isoflavones) —
huit semaines — puis quatre semaines de lavage et huit semaines de placebo.
Le résultat est contre-intuitif et mérite d’être lu en entier. Le cholestérol
total a augmenté de 7 pour cent, le LDL-cholestérol de 9,5 pour cent et
les triglycérides de 16 pour cent (p < 0,001) chez environ 80 pour cent des
participantes qui ont terminé l’essai (78 sur 90), avec des augmentations
liées à l’âge. L’ApoB a une réduction limite (p = 0,056).
Et pourtant : le LDL oxydé a diminué (p < 0,001), et les rapports qui
indiquent la qualité des particules de LDL et la charge oxydative — LDLc/ApoB,
oxLDL/LDLc, oxLDL/ApoB — se sont améliorés (p < 0,001) malgré des
concentrations lipidiques circulantes plus élevées. L’activité de
myéloperoxydase a montré des baisses marginales dans la cohorte complète
(p = 0,08).
Le résveratrol n’a pas fait bouger un seul chiffre. Il a changé la nature de ce
que le cholestérol fait. Ce sont deux résultats différents, et un résumé de
bouteille n’a de la place pour aucun des deux.
Le même article ajoute une couche que personne ne cite: l’ampleur de la
réduction du LDL oxydé dépendait du métabotype du microbiote intestinal.
Elle était la plus forte chez les productrices d’équol (65 pour cent,
p < 0,001) et dans le groupe associant producteurs d’urolithine A, d’équol et
de lunularine (60 pour cent, p < 0,001). Autrement dit, deux femmes qui
prennent le même mélange peuvent recevoir deux réponses différentes, et le
protocole qui rapporte « le resvératrol fonctionne » ne rapporte pas cela.
Trois questions, dans cet ordre. Le composé a-t-il été dosé chez les
humains dans l’étude, ou mesure-t-on autre chose et on attribue le résultat au
composé — c’est la différence entre l’étude de Chianti et toutes les autres.
Le comparateur est-il un placebo au même goût et à la même texture ou un autre actif, parce que
« contre multivitamines » n’est pas un placebo. Et le chiffre rapporté est-il
celui du population générale ou celui d’un sous-groupe défini après coup
par l’analyse.
Sur ce dernier point, la mise en regard la plus utile est celle qui sépare le
rat de l’humain ligne par ligne. Le resvératrol que la boutique vend existe
aussi seul, dans un stylo, et la page qui fait le même tri pour les stylos
pré-mélangés qui en contiennent est la plus honnête du rayon :
stylo endurance et glutamb, ce qu’annonce l’étiquette et ce que la
littérature humaine confirme.
Un composant a un bon essai, l’autre quatre négatifs : c’est le genre de
tableau qu’un rat seul ne produit jamais.
Ce que ces données ne montrent pas
Elles ne montrent pas que le resvératrol est inutile : l’essai de Chianti
mesure l’apport alimentaire, pas une supplémentation, et 783 personnes de plus
de 65 ans dans le Chianti ne représentent pas tout le monde. Elles ne montrent
pas que l’effet sur l’oxydation est un bénéfice clinique : le LDL oxydé est un
marqueur de substitution, et l’essai de 2026 n’a pas mesuré d’événements
cardiaques. Elles ne montrent rien sur le vin, puisque personne ne mesure le
resvératrol d’un verre de rouge comme on mesure un comprimé. Et l’avertissement
de 2006 puis 2022 reste entier : les données animales sont spectaculaires et les
essais humains de grande ampleur sont restés à zéro.